Une Élue en action

Interview publiée le 24 mai 2017 dans Forestopic

 

 

Comment développer la filière forêt-bois dans les territoires, en conciliant l’exploitation forestière et les activités de loisir en forêt ? Le point de vue d’Anne-Catherine Loisier, sénatrice.

Sénatrice de la Côte-d’Or, membre du groupe d’études « forêt et filière bois » au Sénat, maire de Saulieu, Anne-Catherine Loisier nous accorde un entretien. Elle préside le comité « Forêt, bois et territoire » au sein du Conseil supérieur de la forêt et du bois, où elle représente la Fédération nationale des communes forestières (FNCOFOR). Ex-vice présidente du parc naturel régional du Morvan, l’élue locale est aussi gestionnaire de forêts privées.

 

Les programmes régionaux de la forêt et du bois (PRFB) doivent être finalisés dans les 2 ans suivant la publication du programme national (PNFB). Où en sommes-nous ?

A.-C. L. : Des régions ont commencé ce travail, d’autres non. Nombre d’entre elles ont sous-évalué l’impact des PRFB sur les Sraddet, les schémas régionaux d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires, dans le sens où tous n’intègrent pas la forêt et le bois. Au Conseil supérieur de la forêt et du bois, le comité « Forêt, bois et territoire » vise à s’assurer de l’engagement des territoires. La FNCOFOR s’efforce de sensibiliser les élus. Nous avons besoin d’un portage territorial pertinent. Dans certains cas, des établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) pourraient se former autour des enjeux forêt-bois.

 

Qu’en est-il dans votre région ?

A.-C. L. : Pour l’élaboration du Sraddet, la Bourgogne-Franche-Comté a superposé les cartes des massifs forestiers avec celles des intercommunalités. La stratégie locale se complique, lorsqu’un massif se trouve sur plusieurs intercommunalités. Or, les ressources en bois sont un levier économique pour les territoires ruraux. La richesse du Morvan de demain, c’est son massif forestier, avec la deuxième et la troisième transformations, la chimie du bois. Par exemple, l’entreprise Josef Rettenmaier & Söhne (JRS) a récemment ouvert, en Côte-d’Or, un site utilisant des connexes des scieries et elle s’intéresse aux hêtres de mauvaise qualité.

 

Anne-Catherine Loisier répond aux internautes

Michel Faber, président de l’Association des ingénieurs de l’École supérieure du bois (ESB) : À quand un véritable remembrement en forêt privée ? L’agriculture avait montré l’exemple dans les années 1950, même si tout n’était sûrement pas bon à prendre !

A.-C. L. : Pour atteindre les objectifs du PNFB, il faut mobiliser du bois dans les forêts privées. Leur morcellement est un facteur handicapant. De nombreux propriétaires forestiers le sont sans le savoir ou l’apprennent au détour d’un document de succession. Bien qu’il n’avance pas assez vite, le remembrement a commencé, par exemple avec le droit de préférence qui bénéficie aux riverains, y compris aux communes, en cas de vente d’une parcelle de moins de 4 hectares. De même, dans le cas d’un bien sans maître, la commune peut en devenir propriétaire.

Charlie Mola, vice-président du Syndicat de la filière bois (SFB) : L’Office national des forêts (ONF) développe des politiques de vente (labellisation, contrat d’approvisionnement...) qui remettent en cause la gestion optimisée et transparente de notre patrimoine forestier. N’est-il pas urgent de mettre en place une mission parlementaire qui clarifie une situation inquiétante pour l’avenir de nos forêts ?

A.-C. L. : Je fais partie de ceux qui pensent que la réponse apportée par l’ONF devrait être appliquée avec précaution. La contractualisation est un bon outil, elle sécurise les coupes en amont et l’approvisionnement en aval. Un dispositif a été mis en place pour les exportations. Je suis un peu en retrait par rapport à la FNCOFOR qui y est plus favorable. Quand un lot de bois est mis en vente, il comprend des bois de bonne et de moins bonne qualités. Autant il y a un marché en France pour les bois de feuillus de qualité, nos scieries en ont besoin. Autant le bois de médiocre qualité manque de débouchés en France. Il n’y a plus que deux unités de déroulage de hêtre** dans le pays. Avec le président du groupe forêt-bois du Sénat, Philippe Leroy, nous travaillons à ce que la taxe sur les grumes pour l’exportation soit révisée. Car appliquer la fiscalité du traitement chimique au traitement thermique est un contresens, au regard du principe pollueur-payeur. Au bout d’un moment, il faut s’interroger sur les effets de ces mesures, examiner la santé des entreprises, se demander s’il y a toujours un problème d’approvisionnement pour les scieries. Le groupe forêt-bois suivra ce dossier, afin de vérifier où se situe l’intérêt général.

 

François Delaunay, journaliste : La multifonctionnalité des forêts est-elle à nuancer, par exemple selon la proximité urbaine ou le poids de l’économie forestière dans le bassin d’emploi concerné ?

A.-C. L. : Par son essence même, la multifonctionnalité prend en compte les réalités du terrain. Elle est un fil conducteur du programme national de la forêt et du bois (PNFB) ; c’est la raison pour laquelle j’ai souscrit au PNFB. Il faudra s’assurer qu’elle continue à l’être dans les programmes régionaux et ne pas tomber dans une spécialisation des massifs. Les 12 millions de mètres cubes de bois supplémentaires par an [objectif de récolte assigné par le PNFB d’ici à 2026, NDLR], il va falloir les trouver. Les marcheurs, les vététistes, les cueilleurs de champignons, font partie de la réalité de la forêt. La multifonctionnalité nécessite une médiation permanente, en vue de concilier les usages. Les chartes forestières y aident.

 

Le PNFB a-t-il les moyens de ses ambitions ?

A.-C. L. : Nous sommes loin de siphonner la ressource forestière. Mais, une tendance consiste à couper, toujours au même endroit, les mêmes types de bois. Certains poussent pour une intensification de la sylviculture, en la présentant comme une réponse au changement climatique. Il n’est pas certain que raccourcir les rotations soit conforme au développement durable. Les sols forestiers sont souvent des sols pauvres, les sols riches allant à l’agriculture. L’intérêt général, c’est aussi apprendre à transformer le bois que l’on a. Des scieries ont commencé cette réflexion, par exemple pour traiter les gros bois de résineux.

 

La forêt est quasi-absente de l’Agence française pour la biodiversité (AFB). Qu’en dites-vous ?

A.-C. L. : Si j’étais président, je supprimerais l’AFB. Sa création est la reconstruction d’une administration qui fait ce que d’autres faisaient déjà. Elle part du principe que la biodiversité, c’est l’eau, et elle n’est pas représentative. Il y aurait des moyens de fonctionner autrement, à l’échelle régionale, en imaginant un outil territorial plus collaboratif.

 

Quelle mesure innovante proposeriez-vous pour la filière forêt-bois ?

A.-C. L. : La vigilance est devant nous. Le PNFB pose les enjeux de production, en même temps que des considérations environnementales et sociétales. C’est pour cela que nous avons une belle forêt en France. La futaie jardinée permet une sylviculture non intensive, mélangeant les essences, moins fragile aux aléas du changement climatique, tout en lissant les revenus dans la durée. Certes, le taux de rentabilité n’est pas le même, comparé à d’autres pratiques. Chacun doit accepter de bouger son curseur.

 

Entretien réalisé par Chrystelle Carroy/Forestopic

 

* Un appel à propositions de questions à été lancé sur Internet par Forestopic, durant 48 heures en amont de l’entretien. Nous avons reçu quatre questions de la part de trois internautes (le SFB a posé deux questions, dont une a été retenue).

** Au moins trois entreprises œuvrent dans le déroulage du hêtre en France. Brugère et Les Bois déroulés de l’Auxois, implantés en Côte-d’Or, fabriquent des placages. Euro Sticks, basé dans l’Oise, est spécialisé dans les bâtonnets en bois, notamment pour crèmes glacées.